AICO

Association d'Imitation du Chant des Oiseaux

Les migrations de demain

Comme nous l'avons vu dans un article précédent, la migration n'est pas un phénomène des plus aisés à comprendre. Une grande partie des observations constatées n'a pu être pour l'instant démontrée scientifiquement et demeure donc à l’état d’hypothèses.

L'évolution des conditions climatologiques, la modification des paysages, l'expansion démographique et géographique de certaines espèces, les modifications dans le comportement d'autres, autant d'éléments qui font de la migration un phénomène complexe à appréhender. L'homme afin de mieux y parvenir se dote d'outils modernes et fiables lui permettant d'affiner ses observations. Des stations d'écoute et d'enregistrement, des moyens de détection, des protocoles de comptage sont ainsi mis en place sur les principaux axes de migration.

Au travers de toutes ces observations et études, notamment sur les variations climatiques de ces cent dernières années il apparait une influence certaine de celles-ci sur le phénomène migratoire, notamment au niveau des turdidés.

Comment cela fonctionne-t-il ?

Le climat de l'Europe dépend en grande partie d'un indice appelé Oscillation Nord Atlantique (North Atlantic Oscillation en anglais). L'indice NAO mesure la différence de pression atmosphérique entre l'anticyclone des Açores et la dépression d'Islande. Elle est reliée à l’oscillation arctique dont elle est une sous-section.

L'anticyclone des Açores c'est ce courant d'air chaud venu de l'océan Atlantique, donc de l'Ouest, qui nous amène de hautes pressions et qui pour nous est synonyme d'un climat sec et ensoleillé.

La dépression d'Islande, à l'inverse, désigne une zone entre le Groenland et l’Islande où l'on retrouve en moyenne des centres de basses pressions atmosphériques. Elle véhicule des masses d'air froid et est généralement factrice de froid sur le Nord de l'Europe et d'humidité lorsqu'elle rentre en contact avec une masse d'air chaud.

Ce sont ces deux éléments qui vont déterminer en grande partie la situation climatique de l'Europe.

phase-nao-plusNAO positive : hivers pluvieux et doux
Tempêtes, inondations

phase-nao-moinsNAO négative : hivers secs et froids
Peu de tempêtes

Mais en quoi cette NAO nous concerne-t-elle ?

Nous avons pu observer que les flux migratoires qui concernent notre région sont en majeure partie issus du nord-est de l'Europe. C'est donc le climat dans cette région qui va déterminer l'importance de ces flux ou non.

On a ainsi pu constater que si la dépression d'Islande est faible et l'anticyclone des Açores fort (NAO positive ou élevée), le climat de ces régions se traduit par des hivers doux et humides et par conséquent des risques de faibles migrations car les oiseaux ne sont pas contraints d'aller chercher ailleurs ce qu'ils trouvent sur place. A l'inverse, si la dépression d'Islande est forte et l'anticyclone des Açores faible (NAO faible ou négative), on a généralement des hivers froids et secs en Europe de l'Est et des chances de fortes migrations, car le froid sévissant, pousse les oiseaux à la recherche de zones où les conditions atmosphériques sont meilleures.

Une analyse faite par le Dr Jean-Claude Ricci de l'IMPCF disponible en ligne sur http://www.impcf.fr, s'appuyant sur les valeurs de la NAO de 1860 à nos jours (sources IFREMER et Dr Heinz Wanner) ainsi que sur une étude réalisée par une équipe du Muséum National d'Histoire Naturelle (Rivalan et collaborateurs 2006) à partir de reprises en France de 1970 à 1999, de merles noirs et de grives mauvis bagués en Europe, a permis de mettre en évidence une corrélation entre les valeurs de la NAO et la migration.

Indice-NAO
Évolution des indices NAO de 1830 à 2013
J. Hurrell NCAR

 

De 1940 à 1980, les valeurs de la NAO sont plutôt négatives (valeurs en bleu) : les migrations et l’hivernage furent plutôt excellents pendant cette période.

De 1980 à 2000, les valeurs de la NAO sont plutôt positives (valeurs en rouge) : les migrations et l’hivernage furent médiocres et irrégulières.

Depuis 2008, la NAO a plutôt tendance à passer du positif au négatif en fréquence ce qui est plutôt bon signe pour les futures migrations (Les migrations de demain -
J-C Ricci - IMPCF avril 2010). On constate d'ailleurs un pic négatif des plus bas en 2010 qui correspond à une année de bonne migration pour les mauvis et les litornes. En revanche 2012 (indice positif) fut une année décevante et si 2013 (indice légèrement négatif) nous a permis de voir quelques beaux vols de litornes, elle n'a pas été pour autant une année exceptionnelle pour les mauvis et pour les merles.

Les travaux du Muséum National d'Histoire Naturelle montrent l'adaptation de ces oiseaux aux nouvelles conditions environnementales et climatiques.

En trente ans les merles noirs d'Europe du nord, du centre et de l'est migraient et hivernaient huit années sur dix en France. Depuis 2000, ils n'hivernent que quatre années sur dix.

Durant la même période, les grives mauvis originaires de Finlande, migraient et hivernaient en France en moyenne cinq à six années sur dix. De nos jours, leur migration est constatée seulement deux années sur dix.

Certes nous voyons toujours quelques mauvis et litornes chaque année, mais les gros passages se font de plus en plus rares.

Cette constatation est également valable pour les autres espèces même si cela se traduit de manière moins sensible chez celles-ci.

Parallèlement on constate une diminution de la distance séparant le lieu de naissance de la zone d'hivernage. Cette étude menée par l'Institut d'Écologie des Pays-Bas tend à prouver une mutation que nous avions déjà évoquée lors du précédent article : de plus en plus de populations deviennent des migratrices partielles, voire même sédentaires pour certaines.

En conclusion, si on a pu constater au cours des vingt dernières années une diminution de la fréquence de visite des oiseaux migrateurs ainsi qu'une tendance à la migration partielle ou au renforcement de la sédentarisation pour certaines populations, on sait que l'évolution des conditions climatiques ainsi qu'environnementales en est la cause.

En sera-t-il de même dans les années à venir ?

Tout dépendra des tendances futures de la NAO ainsi que de l'évolution des milieux, des systèmes de culture et par conséquent des aires de nourrissage accessibles aux oiseaux.

L'arc méditerranéen et notre chère Provence, pour ce qui nous concerne, ne sont plus ces terres d'accueil autrefois destination première des grands turdidés, mais que cela ne nous décourage pas pour autant, peut-être aurons-nous la surprise d'avoir au gré des ans des automnes et des hivers ressemblant à de vrais automnes et hivers et par là même le plaisir de retrouver les vols tant attendus.

En attendant que "sainte NAO" nous soit favorable, que pouvons-nous faire ?

Rien, car, et c'est tant mieux, nous ne sommes pas maîtres de la Nature. Poursuivons donc nos observations au travers des différents programmes en cours afin de parfaire nos connaissances sur un phénomène qui recèle encore de nombreux mystères, veillons à améliorer les conditions d'accueil de nos grandes voyageuses et entretenons nos postes dans l'espoir de passages miraculeux comme nous les voyons dans nos rêves. C'est aussi là le côté magique de cette chasse !

Jean-Paul Florentino

Secrétaire de l'AICO

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