AICO

Association d'Imitation du Chant des Oiseaux

A la recherche des grives perdues …

Depuis quelques années, nous entendons souvent comme une litanie la même affirmation : « Il y a moins de grives qu'avant ! » teintée d'inquiétude tant nous craignons que d'autres en haut-lieu s'en émeuvent et décident un jour de restreindre cette chasse qui fait partie du patrimoine provençal comme les postes font partie du paysage de nos collines. Que serait la chasse en Provence, sans la chasse au poste ? Déjà que les cabaniers ont pratiquement disparu, victimes d'une directive oiseaux (Directive Européenne 2009-147-CE) qui n'a pas fini de susciter des regrets chez les anciens, il ne manquerait plus que les postiers leur emboitent le pas !

 

Nous allons essayer de rassurer quelque peu les "inquiets" et d'apporter des éléments de réponse aux nombreuses questions que chacun, suivant les années, se pose.

Commençons par les effectifs.

Une observation des deux tableaux suivants devraient en rassurer plus d'un.

Effectifs de couples reproducteurs (en millions selon le Bird Life International).

Espèce 1994 2000 2004 Evolution
Merle noir 31 à 70 33 à 71 40 à 82  
 moyenne 50 52 61 22.00%
Grive musicienne 11 à 24 12 à 25 20 à 36  
 moyenne 17.5 18.5 28 60.00%
Grive mauvis   3,7 à 8,2 16 à 21  
 moyenne   6 18.5 208.33%
Grive litorne   5 à 19 14 à 24  
 moyenne   12 19 58.33%
Grive draine 1,8 à 4,1 1,8 à 3,9 3 à 7,4  
 moyenne 3 2.8 5.2 73.33%

Effectifs avant départ en migration (en millions selon IMPCF.2010).

Espèce 1994 2000 2004 Evolution
Merle noir 124 à 280 132 à 284 160 à 320  
 moyenne 202 208 240 18.81%
Grive musicienne 44 à 96 48 à 100 80 à 144  
 moyenne 70 74 112 60.00%
Grive mauvis   14,8 à 32,8 64 à 84  
 moyenne   23.8 74 210.92%
Grive litorne   20 à 76 56 à 96  
 moyenne   48 76 58.33%
Grive draine 7,2 à 16,4 7,2 à 15,6 12 à 29,6  
 moyenne 11.8 11.4 20.8 76.27%

Soit un effectif global de 372 à 673 millions d'individus avant départ en migration (source IMPCF.2010).

Ces données relatives au nombre de couples nicheurs en Europe sont issues de la synthèse du BirdLife International de 2004 et concernent les populations recensées pour l'Europe. On remarquera notamment que dans les effectifs finaux ne sont retenus que 2 oisillons par couple, alors que l'on sait qu'il y a au moins 2 nichées par an et qu'une nichée compte 4 à 6 œufs. C'est dire si les pertes dues à des raisons diverses (prédation, conditions climatiques …) sont prises en compte. Hormis la grive draine dont les effectifs fluctuent de façon plus erratique, les autres grands turdidés semblent tous à la hausse.

Certes ces données datent un peu mais des observations faites par le réseau national des oiseaux de passage (ONCFS/FNC/FDC) tendent à les confirmer pour la France. Autrement dit nous sommes en présence de populations jugées soit stables, soit en augmentation et toutes classées en bon état de conservation.

Mais alors où sont-elles ?

Là est la vraie question !

Commençons tout d'abord par nous souvenir que ce qui a permis aux oiseaux de survivre depuis l'époque glaciaire, c'est un instinct qui a fait qu'ils ont su s'adapter aux nouvelles conditions géographiques et climatiques qui leur étaient imposées et qui les a fait modifier des habitudes jusqu'alors acquises. C'est ce même instinct de conservation que nous connaissons sous le nom de migration qui, depuis, au fil des siècles, pousse certaines espèces, à une période donnée de l'année, à changer de lieu de villégiature.

Carte-migration-musicienneClaessens 1998

Les études menées dans le Paléarctique Occidental (lieu qui nous intéresse) ont permis de déterminer trois grands « réservoirs » (grands chiffres) de reproduction qui alimentent trois zones françaises (petits chiffres correspondant sur la carte) qui sont valables pour la grive musicienne (travaux réalisés par Claessens en 1998) mais aussi pour les autres espèces à quelques détails près.

Notre région se trouve dans la zone 3 qui nous amène des oiseaux venus de l'Europe de l'Est. Toutefois il faut noter que ces couloirs ne sont pas étanches et que des oiseaux, en fonction des courants d'air et des conditions climatiques peuvent glisser de l'un à l'autre (toujours cette faculté d'adaptation).

Ces couloirs sont donc empruntés par les oiseaux lors de la migration post nuptiale, lorsque modification de la photopériode (différence entre la durée du jour et de la nuit), conditions météorologiques devenant hostiles, raréfaction de la nourriture, déclenchent ce phénomène que nous attendons chaque année.

Ce sont là les conditions "théoriques" requises, mais dans la réalité qu'en est-il ?

Dans la réalité on assiste en fait à une accumulation d'éléments qui vont avoir des influences sur le phénomène migratoire lui-même.

Parmi les plus marquants nous pouvons noter l'impact de l'industrie avec pour résultat une pollution visuelle, sonore et olfactive, que nous retrouvons dans le développement de zones industrielles, de centres pétroliers (plateformes en mer, usines dans le couloir rhodanien) qui a des conséquences indéniables. La modification des paysages due à l'urbanisation, à l'industrialisation, aux remembrements agricoles, aux incendies de forêt entre autres avec pour conséquence immédiate la raréfaction ou même la disparition des lieux de nourrissage et de repos a forcément des répercussions, tout comme les changements dans les pratiques agricoles (mécanisation des vendanges, disparition de certaines cultures arboricoles …).

Enfin un autre phénomène des plus marquants et non des moindres demeure la modification des conditions climatiques avec le réchauffement de la planète. Ce phénomène qui fait que l'automne n'est plus l'automne et que l'hiver arrive de plus en plus tard a une double incidence, d'une part les oiseaux tardent à prendre la route migratoire puisque les conditions de vie ne sont pas rendues hostiles sur leur lieu de villégiature, et d'autre part dans les régions d'accueil, les fruits et les baies arrivent à maturité beaucoup plus tôt ce qui fait que lorsque les oiseaux arrivent, s'ils arrivent, il n'y a presque plus rien à manger. A cela ajoutez comme nous l'avons vu la densification des populations sur certains lieux et l'ensemble aboutit à une modification des habitudes migratoires qui nous laisse cette fâcheuse impression de pseudo-disparition des espèces que nous attendons fiévreusement, dirons-nous, chaque année.

Ainsi nos grives n'ont pas disparu, mais, faculté d'adaptation oblige, elles ont modifié leur attitude et leurs habitudes. Certes il demeure et il demeurera toujours des oiseaux pour lesquels la migration se fera coûte que coûte, tant elle est inscrite dans leurs gènes, mais beaucoup ont ou vont modifier leurs habitudes et sont ou vont devenir des "semi-migrateurs", c'est-à-dire des oiseaux qui au lieu de partir pour de grandes traversées, effectuent ou effectueront des trajets beaucoup plus courts, s'arrêtant en chemin dans des lieux où les conditions de vie leur sont favorables, voire même pour certains en se sédentarisant dans des régions où la migration n'est plus nécessaire.

Le Réseau National d'Observation des Oiseaux de Passage (programme ACT - alaudidés, colombidés, turdidés) a constaté au cours de ses comptages des populations hivernantes en France, une tendance à un déplacement de certaines de ces populations vers le Nord-Ouest et l'Ouest de la France, d'autres semblent se cantonner dans l'Est voire dans le Centre. Sans doute faut-il aller chercher là les grives que nous ne voyons plus au dessus de nos collines !

 Grive-musicienne-flash-2011  Merle noir flash 2011  Grive-draine-flash-2011
Grive-mauvis-flash-2011  Grive-litorne-flash-2011

L'analyse de ces cartes peut répondre en partie à notre question, mais en fait la réponse est beaucoup plus complexe et nous aurons l'occasion de l'aborder plus en détail dans un prochain article.

Néanmoins nous devons dès aujourd'hui être conscients de l'importance des observations menées tant par l'ONCFS en collaboration avec la FNC au travers du Réseau National d'Observation des Oiseaux de Passage, tant par l'IMPCF et l'ADCTG au travers de l'Observatoire National Cynégétique et Scientifique Citoyen (http://www.observatoirenationalmigrateurs.net/) ainsi que l'étude de l'âge-ratio des grives musiciennes et mauvis conduite par l'AICO en collaboration avec les Fédérations des Chasseurs des Bouches du Rhône et du Var (sites internet des fédérations, sur ce site et aico@sfr.fr pour plus de renseignements). C'est avec un grand intérêt que nous accueillerions la participation de chasseurs de grives d'autres régions, tant il est vrai que ce gibier dépasse largement de nos jours le seul cadre de la Provence.

L'avenir de notre chasse traditionnelle passe par la collaboration, même modeste, de chacun !

Jean-Paul Florentino

Secrétaire de l'AICO

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